Florence de Comarmond est une artiste franco-mauricienne née à Madagascar en 1963. Qu’il s’agisse d’images documentaires ou d’installations, son travail interroge les institutions, les lieux et les personnes, cherchant ce qui les unit et ce qui les sépare. C’est principalement les thèmes de l’exil, du statut de l’étranger et de la mémoire coloniale qui irriguent ses recherches jusqu’à la réalisation du film Démocratie ?, en 2009.

Pour la sociologue Sylvaine Bulle, « les images [de Florence de Comarmond] font partie d’un travail patient de décryptage des faits territoriaux dans les mondes contemporains, que nous appelons mondes nouveaux : (…) des populations migrantes, déplacées, exilées, diasporisées, désormais entre deux mondes. Simplement la photographie n’entreprend pas ici de regarder la réalité comme un document, comme « un monument » quand il s’agit d’explorer des paysages, des rites, des objets. Car ce serait sans compter sur une part d’imaginaire (…) Il s’agit bien ici d’une expérience poétique et relationnelle. (…) L’auteure veut être aussi du coté du fantasque (…), du côté du lointain de l’éclatement, du rêve ; par opposition à l’espace centré et sûr du repérage, de l’image document ».

En 1999, elle a été invitée à écrire deux textes pour Des territoires en revue (1999), « La voix, les ancêtres » et « La faim, la souillure », qui préfigurent sa participation à l’exposition Des territoires (commissariat Jean-François Chevrier, Paris, 2001). La série photographique La-Plaine St-Denis (1997) et l’installation Un autre pays y seront présentées. Les images mettaient en lumière les rituels d’une communauté religieuse africaine installée dans des friches industrielles ; l’installation constituait la métaphore du territoire intérieur que s’inventeraient les exilés, déplacés réfugiés politiques et économiques constituant les nouvelles diasporas. En 2002, le Fonds national d’art contemporain fait l’acquisition de la série La Plaine-Saint-Denis.

En 2003 elle explore l’ancien bâtiment de l’exposition coloniale de 1931 avant sa transformation en Cité de l’Immigration et y réalise des photographies, Salons Ovales (MAAO, Paris, 2002), dans les salons des commissaires de l’exposition et dans l’aquarium tropical. Ces images de fresques et de cartes projetées sur le corps de danseurs deviendront la matière des films Exotic-dance et Aquarium Tropical (2006). Nous sommes ici au cœur d’un questionnement sur notre rapport post-colonial à l’exotisme.

À partir de 2004, elle entame une collaboration avec l’historienne Sophie Wahnich prenant la forme de divers projets, comme en témoigne la publication d’un montage texte-image à partir de la série photographique sur la mémoire coloniale. Cet échange aboutira à la réalisation de Démocratie ?, film sélectionné au Festival international du documentaire de Marseille. Cette œuvre peut tout autant être vue comme le questionnement que soulève le seul mot de « démocratie », que comme une méditation visuelle posée sur un paysage urbain (corps des ouvriers en équilibre sur les toits, enfants, carnaval…) Ici, c’est le regard singulier d’un étudiant africain sur le statut de l’étranger dans la démocratie française qui provoque le trouble.

Après presque une décennie durant laquelle elle met entre parenthèse son activité artistique engagée pour se consacrer, de manière confidentielle, à d’autres projets, autour de l’agroécologie et de la peinture, le rêve étrange d’une amie la pousse, en 2018, à reprendre son activité artistique.

Dans ce rêve, sorte d’objet trouvé, son amie visite une exposition organisée par l’artiste. Sur la base de son récit, elle conçoit le projet artistique collaboratif Discourir du rêve au cœur du rêve. Elle décide d’inviter certains de ses proches à vivre une expérience hypnotique similaire, dans un décor constitué de ses dernières peintures d’ouvriers au travail. Huit personnes participeront à cette performance filmée, dont l’auteur Pierre Guyotat, quelques mois avant sa disparition.

L’enjeu semble donc ne plus être ni l’artefact, ni l’œuvre qui interrogeait le monde dans le dessein de le transformer, mais la mise en mouvement de l’imaginaire qui suspend l’œuvre en puissance, dans un dispositif qui cherche la beauté simple de la relation à l’autre, dans l’intimité de l’atelier. Le thème du travail ouvrier vient en arrière-plan du travail artistique opérer une sorte de mise en abyme. Parmi les « acteurs » de cette performance, sept d’entre eux sont des femmes avec une inscription professionnelle plus ou moins importante dans une pratique artistique. A travers cette œuvre sans fin, sans dedans ni dehors, à l’instar de l’anneau de Moebius, utilisé dans la performance en hommage à l’artiste brésilienne Lygia Clark, Florence de Comarmond semble s’être donné la possibilité de déployer son travail d’artiste en dehors de sa propre maîtrise, à travers la multiplication des auteurs, mais aussi au-delà de sa propre existence. Discourir du rêve au cœur du rêve, c’est peut-être aussi discourir de l’œuvre au cœur de l’œuvre.