Florence de Comarmond est une artiste franco-mauricienne née à Madagascar. Cette trajectoire, inscrite dans des espaces traversés par l’histoire coloniale et les déplacements, a nourri très tôt une réflexion sur les héritages coloniaux. Elle les explore à travers différents médiums — photographie, installation, dessin et film — en interrogeant les notions de mémoire, d’exil et de représentation, ainsi que les tensions entre document et imaginaire. En 2018, son travail prend un tournant avec Discourir du rêve au cœur du rêve, un projet collaboratif né de l’hypnose et de l’expérience onirique. L’œuvre ouvre alors un espace où performances, peintures et objets deviennent les vecteurs d’un imaginaire partagé, reconfigurant les rapports entre auteur, œuvre et expérience.
À la fin des années 1990, elle explore le territoire en mutation de La Plaine Saint-Denis, marqué par la désindustrialisation et l’émergence de nouvelles formes de vie collective. De cette expérience naissent la série photographique La Plaine Saint-Denis (1997) et l’installation Un autre pays, qui interrogent les modes d’occupation, de circulation et de ritualisation de ces espaces en transformation. Ces travaux mettent en lumière les rituels d’une communauté religieuse africaine installée dans des friches industrielles, tandis que l’installation propose une métaphore du territoire intérieur que s’inventent les exilés et les réfugiés, au cœur des nouvelles diasporas.
Dans le prolongement de cette recherche, elle est invitée en 1999 à écrire deux textes pour Des territoires en revue — « La voix, les ancêtres » et « La faim, la souillure » — qui prolongent cette réflexion sur les territoires contemporains et leurs représentations.
L’ensemble de ce travail est présenté dans l’exposition Des territoires (commissariat Jean-François Chevrier, Paris, 2001), avant que le Fonds national d’art contemporain n’acquière en 2002 la série La Plaine Saint-Denis.
En 2003, Pour interroger notre rapport postcolonial à l’exotisme, elle explore l’ancien bâtiment de l’exposition coloniale de 1931, avant sa transformation en Cité de l’Immigration. Elle y réalise la série photographique Salons Ovales-MAAO (2002), dans les anciens salons des commissaires et dans l’aquarium tropical, où elle photographie deux enfants issus de l’immigration.
Les images — fresques et cartes projetées sur les corps de danseurs — deviennent ensuite la matière des films expérimentaux Exotic-dance et Aquarium Tropical (2006).
À partir de 2004, elle engage une collaboration avec l’historienne Sophie Wahnich, donnant lieu à plusieurs projets mêlant textes et images. De cet échange naissent une publication issue de ses séries consacrées à la mémoire coloniale, puis le film Démocratie ?, sélectionné au Festival international du documentaire de Marseille.
Le film se déploie à la fois comme une interrogation des tensions contenues dans le mot même de « démocratie » et comme une méditation visuelle sur l’espace urbain — entre gestes de travail, figures d’enfants et scènes carnavalesques.
Parmi les personnes interrogées, le regard d’un étudiant africain sur sa condition d’étranger dans la société française fait naître un trouble : il déplace les évidences et vient interroger les fondements mêmes de l’expérience démocratique.
En 2018, le récit d’un rêve fait par une amie marque un tournant dans sa pratique. Dans ce rêve — qu’elle considère comme un véritable « objet trouvé » — son amie visite une exposition imaginaire de l’artiste.
À partir de cette expérience, Florence de Comarmond conçoit le projet collaboratif Discourir du rêve au cœur du rêve — titre emprunté au moine zen Dōgen (XIIIe siècle). Elle invite alors plusieurs proches à traverser une expérience hypnotique inspirée de ce premier rêve, dans un environnement composé de ses peintures récentes représentant des ouvriers au travail.
Huit personnes participent à cette performance filmée, parmi lesquelles l’écrivain Pierre Guyotat, quelques mois avant sa disparition.
L’enjeu ne réside plus tant dans l’artefact ou dans l’œuvre comme objet de transformation du monde, que dans la mise en mouvement de l’imaginaire. Celui-ci suspend l’œuvre en devenir et ouvre un espace fondé sur la relation à l’autre, dans l’intimité de l’atelier.
Discourir du rêve au cœur du rêve est pensé comme un processus ouvert, se déploie dans une forme proche de l’anneau de Moebius : sans dedans ni dehors, sans point d’origine fixe.
Elle ouvre la possibilité d’un travail qui échappe en partie à la maîtrise de l’artiste, à travers la multiplication des auteurs et le déplacement des frontières de l’œuvre elle-même.
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